« Amiante : mise en examen de l’ancien patron d’Eternit pour «  »blessures et homicide involontaires » » « 

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C’est un tournant dans l’affaire de l’amiante.

En mettant en examen pour « blessures et homicide involontaires » Joseph Cuvelier, 73 ans, l’ancien président du directoire de la société Eternit, industriel historique du secteur, la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy ouvre une nouvelle voie dans le volet pénal de cette affaire de santé publique.

Après avoir remonté le fil des responsabilités et mis en examen plus d’une dizaine de personnes (directeurs d’usine, médecins du travail), la magistrate frappe désormais à la tête. « Quand on connaà®t le poids qu’a eu Eternit au sein du lobby de l’amiante pour que ce minéral continue à être utilisé au mépris de toutes les connaissances scientifiques sur sa dangerosité, cette mise en examen est capitale », explique François Desriaux, porte-parole d’Andeva (Association nationale de défense des victimes de l’amiante).

Cette fibre, utilisée pour fabriquer des produits en fibrociment, mais aussi pour isoler les bâtiments, et dont l’utilisation n’a été interdite en France qu’en 1997, cause chaque année la mort de trois mille à cinq mille personnes, victimes de cancers de la plèvre ou du poumon.

Me Teissonnière: «L’affaire de l’amiante prend sa vraie dimension»

«Enfin! L’affaire de l’amiante prend sa vraie dimension, avec cette mise en examen de Joseph Cuvelier, et pour la première fois celle d’un vrai responsable» a déclaré Maà®tre Teissonnière, avocat des victimes de l’amiante, après la mise en examen de Joseph Cuvelier, dirigeant d’Eternit de 1972 à 1994. «On ne pouvait se satisfaire de ne voir mis en examen que des médecins du travail ou des directeurs d’établissement. Il s’agit que comparaissent les responsables des choix industriels faits aux plus haut niveaux qui ont été à l’origine de milliers de morts. L’affaire de l’amiante ne pouvait être traitée comme une simple erreur circonstancielle».

«J’ai le sentiment», a indiqué l’avocat, «qu’il y a un bond qualitatif dans l’instruction. Et on peut espérer enfin, en France, un vrai procès où, non seulement les industriels mais aussi les pouvoirs publics qui ont une responsabilité dans ce dossier, auront a répondre devant la justice». «C’est en tout cas un pas dans la bonne direction à quelques jours de l’ouverture du procès à Turin en Italie où vont être jugés les dirigeants belges et suisse d’Eternit, Cartier de Marchienne et Schmidheiny, le 10 décembre prochain.»

« Je suis sincèrement désolé pour les victimes atteintes et décédées de maladie », a répondu Joseph Cuvelier

« Je suis sincèrement désolé pour les victimes atteintes et décédées de maladie », a répondu Joseph Cuvelier, 73 ans, ancien dirigeant d’Eternit, à la juge Marie-Odile Bertella-Geffroy lors de sa mise en examen pour « homicides et blessures involontaires ». Avant d’ajouter : « Elles ont été victimes de l’ignorance et de la méconnaissance que nous avions de l’utilisation d’une substance dont la dangerosité n’est apparue que progressivement. » Ce n’est pas l’avis de la juge qui estime que Joseph Cuvelier « ne pouvait ignorer, de par ses fonctions, les risques auxquels il exposait autrui. » Elle lui reproche également « sa politique d’usage contrôlé de l’amiante et sa lutte contre les tentatives de bannissement de l’amiante. » Dans le dossier figure ainsi un discours de Joseph Cuvelier en 1994, dans lequel il livre sa stratégie pour l’avenir face aux interdictions de l’amiante qui se multiplient dans de nombreux pays : « La vigueur du combat que nous poursuivons en ce moment même contre les tentatives de bannissement de l’amiante dans le marché commun [il s’agit de l’Europe, ndlr] est exemplaire […] Il ne s’agit pas de préserver le marché, mais l’avenir industriel de tous. Il s’agit de se battre, de se battre… sans concession. »

Joseph Cuvelier est l’héritier d’une des dynasties de l’amiante. Il est le fils de Georges Cuvelier, fondateur d’Eternit France en 1922, société qui va exploiter l’invention d’un ingénieur autrichien, Ludwig Hatschek. Celui-ci a eu l’idée de mêler, dès 1900, des fibres d’amiante, extrêmement résistantes, à du ciment pour fabriquer tuiles, bardages, tuyaux. Le fibrociment va connaà®tre une expansion foudroyante et faire la fortune des industriels. D’autres Eternit existent. Les principales sociétés basées à l’étranger sont implantées en Suisse et en Belgique, où elles entremêlent leurs capitaux dans des montages complexes, et ont longtemps contrôlé une partie des mines d’amiante, notamment au Brésil et au Canada. 3.000 à 5.000 personnes décèdent chaque année de cancers pour avoir inhalé de l’amiante Dans Eternit, il y a le mot éternité, argument commercial pour les produits fabriqués, mais réalité terrible pour les ouvriers des usines de transformation qui, durant des décennies, travailleront en étant massivement exposés à cette fibre cancérogène. On estime qu’en France

3.000 à 5.000 personnes décèdent chaque année d’un cancer du poumon ou de la plèvre pour avoir inhalé cette fibre dans les usines de fibrociment, mais aussi dans les chantiers navals, la construction ou encore dans l’environnement.

Eternit, principal acteur français de l’amiante avec Everite, filiale du groupe Saint-Gobain, a surtout été le grand contributeur du lobby de l’amiante. Depuis les années 1970, les études scientifiques se multiplient sur la nocivité de cette fibre, comme celle du docteur Richard Doll, en 1955, sur le lien avec le cancer du poumon, celle du docteur Wagner en 1960 qui, aux abords des mines d’amiante, prouve la mortalité élevée des riverains ou encore, à partir de 1964, les travaux du docteur d’Irving Selikoff aux états-Unis sur celle des ouvriers de l’isolation qui projettent l’amiante dans les bâtiments. Sans compter qu’il n’est pas facile d’enquêter auprès des industriels. En France, en 1965, le docteur Jean Turiaf se heurte ainsi à leur refus quand il enquête sur un cas de cancer de la plèvre : « Nous avons tenté d’ouvrir une enquête clinique pour retrouver et essayer de savoir ce qu’il était advenu des anciens compagnons de travail de notre malade. […] Nous n’avons pu aboutir : les dirigeants de la chambre syndicale de l’amiante et les responsables des entreprises où avait travaillé ce malade pendant près de quarante ans ont refusé de nous recevoir. » Au total en 1994, 4.471 études avaient été publiées sur les dangers de l’amiante. Pour répondre à cette menace, les industriels du monde entier vont donc financer des structures de communication chargées d’empêcher le bannissement.

En France, c’est le rôle du Comité permanent amiante (CPA), qui parvient pendant quinze ans à rassembler des scientifiques, des responsables d’organismes publics, et même les représentants de plusieurs ministères. Sa réussite est totale puisque le « magic minéral » n’est interdit en France qu’au terme d’un scandale en 1997, alors que la plupart des pays européens l’ont déjà banni depuis plusieurs années. C’est ce passé qui a rattrapé Joseph Cuvelier, même si, au grand désespoir des victimes de l’amiante, le procès pénal des responsables est encore loin. En Italie, celui visant l’état italien et les dirigeants d’Eternit SA Italie pour ses activités dans la Péninsule s’ouvre à Turin le 10 décembre.