Le Grand Procès de l’amiante : un avocat témoigne

Publié par Laissez vos commentaires

« On a un gros problème ici, les gens meurent », lâche un ouvrier. A Casale Monferrato, en Italie, environ trois mille personnes ont été mortellement empoisonnées par l’amiante d’Eternit, une usine de fibrociment. Diffusé ce mardi 29 novembre (à 20h40 sur Arte), le vibrant documentaire Le Grand Procès de l’amiante saisit le procès qui s’est ouvert en 2009 à Turin contre ses propriétaires – le verdict sera rendu fin 2011 ou début 2012.

Et en France, quelle est la situation ? Réponse avec l’avocat Jean-Paul Teissonnière, qui représentait les victimes françaises et leurs familles à Turin.

La situation en France est-elle comparable à celle de l’Italie ?

Hélas, oui ! Eternit est un groupe international largement implanté en France. On dénombre chez nous six ou sept établissements Eternit qui ont appliqué les mêmes conditions de travail effrayantes qu’à Casale Monferrato. Et au-delà du seul cas d’Eternit, on sait que, entre 1995 et 2025, l’amiante aura tué plus de cent mille Français. C’est une catastrophe silencieuse, une sorte de Hiroshima invisible.

Pourquoi meurt-on encore de l’amiante en France alors que son usage est interdit depuis 1997 ?

D’abord, l’amiante n’a pas complètement disparu. Ensuite, les décès d’aujourd’hui résultent d’exposition il y a vingt, trente ou quarante ans. On peut donc raisonnablement avancer que l’hécatombe cessera vers… 2037.

La justice française ne semble pas aussi offensive que la justice italienne…

Il faut distinguer le pénal et le civil. Depuis quelques années, la justice française est très en pointe dans le domaine de l’indemnisation des victimes. C’est une révolution ! En revanche, et il semble que ce soit une contrepartie implicite, on freine des quatre fers sur la question de la reconnaissance des responsabilités pénales.

Les industriels assurent ne connaà®tre les dangers de l’amiante que depuis les années 90. Ils sont pourtant établis depuis le début du XXe siècle, et les cancers de l’amiante depuis les années 50 et 60. Par ailleurs, le procès de Turin a permis de révéler qu’Eternit était techniquement capable de se passer d’amiante dès le début des années 80, mais a continué pendant vingt ans à empoisonner les gens.

Pourquoi la justice française freine-t-elle des quatre fers sur le volet pénal ?

Parce que, en France, le lobbying des industriels auprès des pouvoirs publics se révèle très efficace. Et que notre parquet est extrêmement craintif. En Italie, le procureur de la République est réellement indépendant. Il cite devant le tribunal les présidents des groupes internationaux qui contrôlent la filiale italienne d’Eternit : Stephan Schmidheiny, sixième fortune de Suisse, et le Belge Jean-Louis de Cartier de Marchienne. En France, quand le parquet daigne citer un responsable devant le tribunal pénal, c’est le chef d’atelier ou le directeur de l’établissement. Jamais le vrai décideur. C’est pourquoi le procès de Turin est exemplaire.

Propos recueillis par Marc Belpois