Amiante : verdict historique

juin 5, 2013 8:59 Publié par Laissez vos commentaires

Philippe Jérôme

La justice italienne a aggravé, en appel, la peine de prison ferme infligée à Stephan Schmidheiny, ex-dirigeant d’Eternit, responsable d’une « catastrophe environnementale » qui a fait 3 000 morts.

Turin, (Italie),

envoyé spécial.

Vêtu de la simple salopette qu’il portait lorsqu’il travaillait à l’usine Eternit de Casale Monferrato, Pietro Condello s’est approché timidement du procureur Raffaele Guariniello, juste avant que ne commence, lundi dernier dans le grand amphithéâtre du palais de justice de Turin, la longue lecture du verdict du procès en appel des ex-dirigeants pour l’Italie de la multinationale de l’amiante. Le vieux travailleur a offert au magistrat l’un de ces « bleus » qui, au retour du boulot, constellés de fines poussières d’amiante, étaient quotidiennement secoués dans les jardins ouvriers où s’ébattaient les enfants… « J’ai bossé vingt ans chez Eternit, je suis condamné à mourir bientôt mais avant de partir je voulais remercier le procureur pour tout son travail afin que justice soit faite », nous expliquait-il, très digne, avant de se satisfaire, mais sans plus, de la sentence : abandon, pour cause de décès (le 27 mai dernier) des poursuites concernant le baron belge Jean-Louis Marie Ghislain de Cartier de Marchienne, ex-administrateur d’Eternit Italie ; dix-huit ans de prison ferme, soit deux ans de plus qu’en première instance, pour le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, actionnaire majoritaire d’Eternit Italie de 1976 à 1986, actuellement reconverti dans le capitalisme vert en Amérique centrale.

Le tribunal de Turin ordonne, en outre, « l’exécution immédiate » du versement de dommages et intérêts pour quelque 6 000 parties civiles. Des sommes qui vont de 30 000 à 100 000 euros pour des particuliers et jusqu’à 30 millions d’euros pour une commune comme Casale Monferrato (Piémont). Le syndicat CGIL, l’Afeva (association italienne de défense des victimes), plusieurs régions et communes d’Italie qui ont financé des opérations de désamiantage seront également dédommagés, le tribunal d’appel ayant réintégré dans la procédure les établissements Eternit de Rubiera (Émilie-Romagne) et de Bagnoli (Campanie).

les dirigeants de la multinationale mis à l’INDEX

Après trois années d’enquête, le procureur Guariniello avait accusé les dirigeants de la multinationale d’avoir provoqué, en toute connaissance de cause, non seulement la souffrance et la mort pour de nombreux salariés d’Eternit, mais surtout une « catastrophe environnementale » qui a fait plus de 3 000 morts dans la péninsule. Sachant que l’homicide involontaire est passible en Italie de sept ans de prison maximum, le tribunal de Turin a donc confirmé globalement l’analyse qu’a faite le parquet turinois de ce que des juristes européens, tel l’avocat français Jean-Paul Teissonnière, appellent un « crime social ». « Lorsque j’ai commencé mes investigations, je ne pensais vraiment pas en arriver à ces condamnations, pour moi le rêve est devenu réalité », nous déclarait Raffaele Guariniello à la fin de l’audience.

la Sécurité sociale

Non indemnisée

Une appréciation « à chaud » beaucoup moins enthousiaste pour Nicola Pondrano, fondateur avec le syndicaliste Bruno Pesce de l’Afeva, et qui préside aujourd’hui le fonds national d’indemnisation : « l’exclusion de l’Inail (la branche travail de la Sécurité sociale italienne – NDLR) jette une ombre sur ce verdict qui est par ailleurs très positif », estime-t-il. Une ombre qui « pèse » 270 millions d’euros (!) d’indemnisations accordées en première instance. Pour Renato Balduzzi, ancien ministre de la Santé (gouvernement Monti), « le montant global des dommages et intérêts que devra verser Eternit reste le même mais le tribunal a voulu donner plus aux particuliers et beaucoup moins aux organismes d’État ». Un « rééquilibrage » sur le papier qui reste à concrétiser : depuis sa condamnation en 2012, Stephan Schmidheiny qui n’a assisté à aucune audience, a refusé de verser tout acompte provisionnel…

L’attente d’un procès en France

« Lorsque je vois ce qui se passe ici à Turin, j’ai honte pour la justice de mon pays. »

Entouré d’une centaine de militants qui avaient fait le déplacement pour soutenir leurs collègues italiens, Pierre Pluta, le président de l’Andeva (Association nationale de défense des victimes de l’amiante), est sorti à la fois envieux et en colère du palais de justice de Turin. « Nous attendons depuis dix-sept ans que puisse s’ouvrir un procès pénal d’une telle envergure », maugréait-il. Un procès visant notamment les dirigeants d’Eternit France ou d’Amisol, que l’Andeva « n’acceptera jamais de voir enterré ». Comme le disaient les trois veuves de Dunkerque, « pour la mémoire de nos maris, nous lutterons toujours, d’ailleurs c’est cela qui nous tient encore debout ! ». Alors que la juge Bertella-Geffroy, en charge de ce dossier depuis dix ans, vient d’être déplacée, alors que le lobby de l’amiante repasse à l’offensive sans complexe, on estime à cent mille le nombre de personnes qui sont mortes ou vont mourir en France du fait de l’amiante, entre 1995 et 2025.