ArcelorMittal surexpose ses salariés à des agents cancérigènes

janvier 30, 2019 10:16 Publié par

28 JANVIER 2019 PAR PASCALE PASCARIELLO


À l’usine d’ArcelorMittal de Fos-sur-Mer, un rapport de l’inspection du travail fait état de concentrations d’agents cancérigènes jusqu’à 32 fois supérieures au seuil légal autorisé, sans qu’aucune protection soit prévue pour les salariés. Un danger connu depuis juin 2017.

Taux d’agents cancérigènes au-dessus des valeurs limites, fuites persistantes, dysfonctionnement de capteurs de gaz toxiques, absence d’obligation de port de masques respiratoires pour les salariés dans des zones exposées : en partie révélé par nos partenaires de Marsactu, le constat de l’inspection du travail à l’usine de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) est accablant, et vaut à ArcelorMittal une « mise en demeure de remédier à la situation dangereuse résultant de l’exposition au benzo (a)pyrène, substance classifiée cancérogène, mutagène et toxique ». 

En octobre 2018, l’inspecteur du travail se rend sur le site d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) pour contrôler l’état de la cokerie, lieu de conversion du charbon. 

La cokerie est l’un des lieux les plus exposés de l’usine d’ArcelorMittal. Sur plus de 300 mètres de long, des fours de 8 mètres de haut sont continuellement alimentés en charbon, chauffé à plus 1 300 degrés et converti en coke, un combustible utilisé dans la fabrication de l’acier. Les salariés travaillent soit autour de ces fours, soit, au-dessus, à l’intérieur de cabines, supervisant le rechargement des fours en charbon.  

Taux d’agents cancérigènes au-dessus des valeurs limites, fuites persistantes, dysfonctionnement de capteurs de gaz toxiques, absence d’obligation de port de masques respiratoires pour les salariés dans des zones exposées : en partie révélé par nos partenaires de Marsactu, le constat de l’inspection du travail à l’usine de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) est accablant, et vaut à ArcelorMittal une « mise en demeure de remédier à la situation dangereuse résultant de l’exposition au benzo (a)pyrène, substance classifiée cancérogène, mutagène et toxique ». 

En octobre 2018, l’inspecteur du travail se rend sur le site d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône) pour contrôler l’état de la cokerie, lieu de conversion du charbon. 

La cokerie est l’un des lieux les plus exposés de l’usine d’ArcelorMittal. Sur plus de 300 mètres de long, des fours de 8 mètres de haut sont continuellement alimentés en charbon, chauffé à plus 1 300 degrés et converti en coke, un combustible utilisé dans la fabrication de l’acier. Les salariés travaillent soit autour de ces fours, soit, au-dessus, à l’intérieur de cabines, supervisant le rechargement des fours en charbon.  

Usine ArcelorMIttal à Fos-sur-Mer - Cokerie. © NC

Usine ArcelorMIttal à Fos-sur-Mer – Cokerie. © NC

Premier constat : l’accès au site est rendu quasi impossible à l’inspecteur du travail. « Après avoir effectué les diligences nécessaires au poste de garde, à savoir la mise à jour du badge (…). Je me suis présenté au portail d’entrée du site. Il se trouve que mon badge avait été désactivé », signale-t-il. Difficile pour la multinationale d’invoquer la simple erreur. La suite du rapport laisse sous-entendre une tout autre hypothèse : « Lors de mon arrivée aux bureaux, et dans l’attente de l’arrivée du responsable du département, j’ai pu assister à une importante sortie des salariés du périmètre des installations de la cokerie en exploitation. Ces salariés n’ont donc pu faire l’objet de mon contrôle. Ceci m’amène à m’interroger sur la réalité des situations du travail. »

Malgré le stratagème d’ArcelorMittal, l’inspecteur effectue néanmoins ses contrôles et découvre les dangers auxquels sont confrontés les salariés sans aucune protection d’usage. « J’ai pu constater des fuites au niveau des portes des fours », d’où s’échappent des émanations d’agents cancérigènes tels que « le benzène, le monoxyde de carbone ou les hydrocarbures aromatiques polycycliques générés par l’exploitation de la cokerie », écrit-il. Plus grave, les cabines dans lesquelles travaillent les salariés présentent de nombreuses défectuosités et, faute d’entretien, ne sont pas hermétique

L’inspecteur alerte sur la présence de benzo(a)pyrène, un agent cancérigène, à des taux dramatiques pour la santé des salariés. La concentration de benzo(a)pyrène est égale à 340 % à 3 200 % de la valeur limite, c’est-à-dire est 3 à 32 fois supérieure au seuil d’exposition professionnelle, selon des mesures effectuées par des organismes accrédités (LECES et l’APAVE). Circonstance aggravante relevée par l’inspection du travail : ArcelorMittal ne donne aucune consigne à ses salariés concernant le port de protection respiratoire à l’intérieur de ces cabines. Résultat : ils respirent à pleins poumons cet agent cancérigène.

La suite des observations est tout aussi effarante : l’entretien de certains appareils de détection n’est pas effectué,  le système de ventilation n’est pas conforme à la réglementation, certaines cabines ne disposent d’aucun dispositif de captage d’air. « Il apparaît donc que les agents cancérigènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction, présents dans les cabines de conduite (…) ne sont pas évacués »… une situation totalement illégale. 

Avant de conclure, l’inspecteur du travail tient à souligner que les premiers contrôles signalant ces dangers datent de juin 2017. Déjà, les concentrations en benzo(a)pyrène présentes dans les cabines étaient 3,4 à 8 fois supérieures aux valeurs limites. Plus d’un an après, la situation restant inchangée, l’inspecteur décide, en octobre 2018, d’une mise en demeure, préalable à un arrêt temporaire d’activité si ArcelorMittal ne prend pas « immédiatement les mesures provisoires et nécessaires afin de protéger la santé et la sécurité des travailleurs ».

Depuis, ArcelorMittal a mis en place un plan d’actions pour remédier à la situation. Parmi ces mesures, la rénovation des installations les plus vétustes est prévue pour 2020, tandis que l’accompagnement des salariés pour cesser de fumer a été lancé immédiatement…

« C’est affligeant de voir la réponse d’ArcelorMittal, regrette Éric*, auprès de Mediapart.Avant de nous demander d’arrêter de fumer, qu’ils fassent le nécessaire pour nous protéger des agents cancérigènes. L’entreprise retarde souvent les investissements les plus importants, ceux qui assurent une protection pour la santé et la sécurité des ouvriers. » Salarié depuis vingt ans dans l’entreprise, cela fait huit ans qu’il travaille à la cokerie. Il précise que « ce n’est qu’en 2012, que le port du masque est devenu obligatoire quand on travaille à l’extérieur, autour des fours. Mais vu les fuites qu’il y a dans ces fours, les masques ne suffisent pas forcément ». 

Il poursuit : « Dans les cabines, avant l’intervention de l’inspecteur du travail, on ne devait pas porter de masques alors qu’on peut y travailler près de 7 heures en continu. Ce sont des conditions pires que Zola, parfois, dans cette usine. Plusieurs alertes ont été lancées concernant l’état catastrophique qui régnait autour et au-dessus des fours de la cokerie, là où on intervient. Des fumées s’échappent des portes des fours et des bouches où l’on injecte le charbon. Mais ArcelorMittal a toujours fait la sourde oreille. »

«Mettre l’argent pour protéger les salariés, ce n’est pas vraiment l’objectif d’ArcelorMittal»

Contacté par Mediapart, ArcelorMittal assure que « depuis 2012, soit bien avant le courrier de l’inspection du travail que vous mentionnez, les personnes travaillant à la cokerie font l’objet d’un suivi médical renforcé, y compris le personnel employé aux machines d’enfournement ». Et d’affirmer : « Les meilleurs équipements de protection disponibles sur le marché (masques ventilés) sont mis à disposition de tous les travailleurs de cette zone et l’ensemble des intervenants fait l’objet d’un suivi afin d’assurer l’efficacité de l’ensemble de ces mesures de prévention. »

Usine d'ArcelorMittal à Fos-sur-Mer. Cokerie. © NC

Usine d’ArcelorMittal à Fos-sur-Mer. Cokerie. © NC

Ce n’est pourtant pas ce qui ressort des documents que Mediapart a pu se procurer. Depuis 2012 et contrairement aux affirmations d’ArcelorMittal, des dangers graves et imminents ont été déclarés par des salariés, en novembre 2013 et en février 2016, à la suite d’émanations importantes de fumées nocives qui rendaient les conditions de travail particulièrement pénibles et dangereuses pour leur santé. Les comptes rendus du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), déclenchés après ces alertes, révèlent que ces émanations ont été causées par un manque d’entretien des installations, les systèmes de nettoyage dysfonctionnant.

Dans un rapport du CHSCT, en avril 2016, l’un des représentants syndicaux déplore que certaines installations, les plus exposées, soient encore nettoyées avec un simple balai. L’inspection du travail, quant à elle, mentionne un nombre important de fuites, exposant les salariés à des agents cancérigènes. 

Les infractions d’ArcelorMittal et son immobilisme empêchant d’y remédier ne sont pas sans conséquences sur la santé des ouvriers. « ArcelorMittal a été condamnée, à Fos-sur-Mer, à payer une amende de 15 000 euros pour pollution de l’air, parce que l’entreprise ne respectait pas les limites de rejets de benzène, un cancérigène. » [Cette condamnation fait suite à une plainte déposée, en décembre 2018, par l’association France Nature Environnement contre ArcelorMittal, pour avoir porté « atteinte à l’environnement et notamment à la qualité de l’air et la santé des riverains ».]

« Mais lorsque l’inspection du travail relève des taux de benzo(a)pyrène 32 fois plus élevés que les limites à l’intérieur de l’usine, aucune condamnation n’est prise à l’encontre d’ArcelorMittal alors même que ce danger est connu depuis plus d’un an. C’est consternant. Les ouvriers sont directement exposés à ces rejets, et à la retraite développent des cancers. Qui s’en soucie ? » s’interroge Fabrice, retraité depuis quatre ans d’ArcelorMittal. 

Il a travaillé 40 ans dans l’entreprise dont 36 passés à la cokerie. « Quand j’ai commencé, nous ne portions pas de masque. Ensuite, nous avons eu des masques en papier, à 50 centimes l’unité. Mettre l’argent pour protéger les salariés, ce n’est pas vraiment l’objectif d’ArcelorMittal. » Depuis, cet ancien machiniste est vigilant et passe régulièrement des examens médicaux. 

« C’est vers les années 1990, lorsque j’ai vu des collègues atteints d’un cancer du poumon ou de la peau que j’ai commencé à me poser des questions. Il a pu y avoir deux à trois décès par an de collègues de la cokerie, sans qu’ils aient pu profiter de leur retraite. Étant au CHSCT, j’ai commencé à poser des questions sur les protections et sur les fuites qui étaient déjà nombreuses, à l’époque, au niveau des fours. Mais la direction a toujours fait l’autruche sur ce sujet. On a demandé qu’un registre des cancers soit fait. Mais là encore, on a toujours eu des refus, sous le prétexte de la préservation de la vie privée. C’est absurde. » 

Pourpouvoir étudier les risques encourus par les ouvriers sur le bassin industriel de Fos-sur-Mer, des médecins généralistes ont créé, en 1992, l’Association pour la prise en charge des maladies éliminables (APCME). En fonction des postes occupés par les ouvriers, de leur exposition à des agents cancérigènes, ils repèrent et suivent des pathologies en relation avec le travail et dressent ainsi une cartographie permettant de situer les dangers encourus afin de les prévenir. 

En 2015, l’association a publié un rapport sur les cancers des salariés et sous-traitants travaillant à la cokerie. En un an, sur dix nouveaux cas de cancers à caractère professionnel et déclarés par l’association, la moitié est imputable aux expositions de la cokerie.  

L’association a demandé à la Caisse d’assurance retraite et de santé au travail (Carsat) de communiquer le nombre de cancers reconnus comme maladies professionnelles à la cokerie de 1998 à 2015, c’est-à-dire le nombre de personnes ayant été exposées aux risques sur ces installations. Sa réponse : pour les salariés d’ArcelorMittal, plus d’un cancer par an. Pour les sous-traitants, il n’est pas possible d’établir le nombre de maladies professionnelles reconnues. 

Pour l’association, l’organisme d’État « refuse de délivrer une information qui existe sûrement », et offre de ce fait d’« excellents moyens pour éliminer les cancers imputables à la cokerie du champ de vision », notamment en confortant l’employeur dans son choix de passer par la sous-traitance afin de diluer sa responsabilité.

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