Ils ont attrapé le Covid-19 mais n’auront aucun dédommagement

juin 10, 2020 3:53 Publié par
Coronavirus

Agents d’entretien, chauffeurs de bus, caissiers… Ils ont attrapé le Covid-19 mais n’auront aucun dédommagement

Si les soignants pourront faire reconnaître automatiquement le Covid-19 comme maladie professionnelle, ce n’est pas le cas pour les caissiers, les agents de ménage ou encore les chauffeurs de bus. Ils ont pourtant travaillé sans relâche pendant toute la durée du confinement, souvent sans précaution, pour maintenir une activité essentielle.

Pendant la période de confinement, ils ont été surnommés par le Président de la République : ”les travailleurs de la deuxième ligne”. Ces petites mains qui, derrière le front des soignants « ont permis à la vie de continuer« . Ils sont caissiers, chauffeurs de bus, agents d’entretien ou de sécurité mais aussi routiers et agriculteurs.

Honorée un temps par Emmanuel Macron lors de son allocution télévisée du 13 avril, leur utilité a vite été occultée. Pour les soignants, en première ligne, la reconnaissance comme maladie professionnelle sera « systématique et automatique« , comme l’a promis le ministre de la Santé Olivier Véran le 23 mars dernier. Cette mesure n’inclut pas la deuxième ligne, qui devra faire les démarches pour obtenir cette reconnaissance. Pourtant, malgré la pandémie, ils n’ont pas rechigné à aller travailler, parfois même sans protections viables contre le Covid-19. Certains sont d’ailleurs tombés malades en rendant service à la nation.

C’est le cas de Dominique*. A 46 ans, ce conducteur de bus du département de l’Oise en est à son deuxième mois d’arrêt de travail. Hospitalisé pendant onze jours fin mars pour une détresse respiratoire liée au Covid-19, il est certain d’avoir attrapé le virus pendant ses heures de labeur, qu’il réalisait sans protections. ”Ma ligne est celle qui va à l’hôpital de Creil, vous savez le premier cluster repéré en France”, détaille-t-il. Aujourd’hui, encore fébrile et très inquiet pour sa santé, il n’a toujours pas repris le travail. ”Le dernier scanner de mes poumons, fin avril, montre encore des traces de Covid”, rapporte-t-il. ”J’ai aussi une toux résiduelle qui fait que j’ai l’impression d’avoir une piqûre de moustique omniprésente au fond de la gorge et un mal de chien à faire trois pas sans être essoufflé”.

Un service rendu à la nation

Des séquelles qui font durer son arrêt de travail et amputent son salaire presque de moitié. C’est pourquoi une reconnaissance du Covid-19 comme maladie professionnelle, pour les travailleurs du confinement au-delà des soignants, lui permettrait de recevoir une indemnité complète. Ce que ne permet pas un simple arrêt de travail. « Ce serait la moindre des choses, abonde-t-il. Il s’agit-là de reconnaître que nous avons donné de nous-mêmes pour les autres, que nous avons été utiles. Ce serait une sorte de réparation.« 

Une réparation, c’est aussi ce qu’espère Sahag*, 23 ans, malade du Covid pendant trois semaines et en arrêt de travail pour trente jours au total. Employé d’un magasin de grande distribution en région parisienne, le jeune homme, au Smic, a perdu la moitié de son salaire. ”Je trouve qu’il est assez injuste que ça me coûte 600 euros alors que j’estime ne pas avoir de responsabilités dans le fait d’avoir attrapé le coronavirus« , explique-t-il alors qu’il avait vaguement songé prendre son droit de retrait avant de renoncer ”pour ne pas abandonner son équipe en pleine crise”. Résultat : le jeune homme s’estime chanceux que son père ait pu payer son loyer mais admet avoir ”galéré” quelques semaines entre les courses et les charges.

Comme Dominique et Sahag, combien de travailleurs de deuxième ligne sont-ils tombés malade alors qu’il rendait service à la France ? Combien de caissiers, de routiers ou encore de conducteurs de bus ont perdu une partie de leur salaire à cause d’un arrêt de travail ? Pour Nadine Herrero, présidente de la Fnath, une association qui accompagne les accidentés de la vie dans le domaine du travail, ”un chiffre précis est difficile à sortir, notamment à cause du fait que ces personnes n’ont pas toutes été testées ou répertoriées”. Difficile à dire, et à prouver.

Difficile reconnaissance

Côté soignants, la reconnaissance du Covid-19 comme maladie professionnelle est automatique et les dispense de prouver un lien entre travail et infection. Tel n’est pas le cas pour les autres professions, qui doivent se tourner vers les procédures habituelles. ”Autant dire un parcours du combattant”, souffle Sahag, qui s’est découragé à la lecture des pièces à rassembler. ”C’est impossible dans le cas du Covid-19”, poursuit-il. Et pour cause, une liste des maladies professionnelles reconnues par la sécurité sociale existe, mais le Covid-19 n’y figure pas. Si un salarié estime avoir contracté une maladie du fait de son travail, comme le coronavirus, il peut toujours monter un dossier auprès du comité de reconnaissance des maladies professionnelles de sa région.

Toujours est-il que le salarié en question doit démontrer, preuves à l’appui, que la contamination a un lien avec le lieu de travail. « Comment puis-je prouver tout cela ?”, s’interroge Sahag. « Même si une dame mal en point a toussé près de moi, comment est-ce que je peux prouver que c’est bien à ce moment-là que j’ai attrapé le virus ? », désespère-t-il. Les mêmes interrogations taraudent l’esprit de Dominique qui, chaque jour au pic de la crise épidémique, croisait le chemin de 300 à 400 personnes. Autre problématique : ces travailleurs doivent présenter des séquelles supérieures à 25% de gravité. « Cette reconnaissance n’inclut pas les professions libérales et les indépendants comme les chauffeurs de taxi ou les bénévoles dans les associations d’aide alimentaire« , pointe par ailleurs Nadine Herrero, présidente de la Fnath, qui prône plutôt la création d’une commission d’indemnisation, comme pour les victimes de l’amiante. « Cela permettrait d’une part d’écarter la responsabilité des entreprises, qui n’y sont pas pour grand chose dans cette crise, et d’autre part d’indemniser de façon intégrale selon les préjudices de ces travailleurs malades qui nous ont rendu service à tous », ajoute-t-elle.

Création d’un fonds d’indemnisation

Au Sénat, une proposition de loi du groupe PS est actuellement à l’étude et devrait être présentée fin juin. « Les personnes qui étaient en deuxième ligne lors de la crise et qui ont contracté le virus méritent la reconnaissance de l’Etat qui a failli à leur protection », souligne pour sa part Victoire Jasmin, sénatrice PS de Guadeloupe à l’origine du texte. « Il s’agit-là d’un geste qui doit tous nous honorer ». Quant au financement d’un tel fonds, Victoire Jasmin n’écarte aucune solution, et préconise même de mettre à l’amende les Gafam (Google, Facebook, Amazon et Microsoft), ”à qui la crise n’a pas fait de tort !”. Néanmoins la branche accident du travail et maladies professionnelles (AT-MP) de la sécurité sociale y serait sollicitée et les dons d’entreprises et de particuliers bienvenues.

Mais pour Michel Parigot, fondateur et président de l’association Coronavictimes, l’indemnisation sur la base du travail ne peut pas être totalement juste. ”Il ne faut pas oublier les victimes par procuration du Covid-19”, signale-t-il. ”Il faut aller plus loin et indemniser toutes les victimes, comme par exemple les ayants-droit« . Encore faut-il qu’un texte sur le sujet soit voté et réellement mis en œuvre. Les soignants, eux, attendent toujours la reconnaissance comme maladie professionnelle, pourtant promise depuis le 23 mars…