« La prévention de la souffrance au travail est une priorité »

mai 21, 2013 5:55 Publié par Laissez vos commentaires

« Ce n’est pas normal de souffrir au travail et perdre sa vie au travail est inacceptable, il faut que l’on progresse », a déclaré Sylvie Brunet, rapporteuse de l’avis sur « La prévention des risques psychosociaux », adopté par le Conseil économique, social et environnemental (Cese), le 14 mai.

Cinq ans après l’Accord national interprofessionnel sur le stress au travail de 2008 et le plan d’urgence sur la prévention du stress de 2009, le Cese a souhaité faire le point sur la question dans un contexte de crise économique qui ne fait qu’amplifier les difficultés.

En France, on estime qu’il y a 300 à 400 suicides par an liés au travail mais il n’y a aucun suivi épidémiologique et « on entend souvent dire que c’est multifactoriel, qu’il y a souvent des causes personnelles alors que tout montre que ce sont les conditions de travail », explique Françoise Geng, présidente de la section du travail et de l’emploi (groupe Cgt) au Cese.

Et les suicides ne sont que « la partie émergée de l’iceberg dont on a beaucoup parlé il y a trois ans et dont on ne parle plus aujourd’hui, souligne Sylvie Brunet. Mais les risques psychosociaux sont beaucoup plus larges, ils englobent les Tms (Troubles musquelo-squelettiques), les accidents du travail, l’absentéisme, etc. ».

De même, beaucoup de femmes souffrent de harcèlement sexuel mais pour garder leur travail, elles se taisent. Sous la pression, les salariés français souffrent aussi de « conflits de valeurs ou d’intérêts » : beaucoup se plaignent de ne pas avoir le temps de faire leur travail comme ils voudraient et de ne plus faire un travail de qualité.

« Les risques psychosociaux qui recouvrent des réalités aussi diverses que le harcèlement moral et sexuel, l’épuisement professionnel, les suicides au travail ou encore les violences adressées aux salariés par des personnes extérieures à l’entreprise constituent désormais un enjeu majeur de santé publique. La prévention de ces risques doit être une priorité », affirme Sylvie Brunet.

Après six mois passés à auditionner une centaine d’experts (syndicalistes, salariés, sociologues, médecins du travail, etc.), le Cese a fait 5 recommandations :

Améliorer la connaissance des risques psychosociaux et leur évaluation en renforçant le document unique d’évaluation des risques et en lui intégrant, comme pour les risques physiques, une évaluation systématique des facteurs de souffrance au travail. Pour le Cese,« la consultation du Chsct et des services de santé au travail devrait être rendue obligatoire au moment de l’élaboration de ce document ». Il propose également de « réactiver le droit d’expression des salariés » en octroyant un quota d’heure à chaque salarié pour lui permettre de débattre de son travail avec ses collègues ou sa hiérarchie.« De là, peuvent sortir de bonnes idées », indique la rapporteuse.

Stabiliser et clarifier le cadre juridique de la santé au travail en la prenant mieux en compte dans le Code du travail. Le projet d’avis recommande de renforcer la prévention des risques psychosociaux « en amont des restructurations ou réorganisations et en rendant obligatoire la réalisation d’une étude d’impact sur le plan organisationnel et humain », y compris quand l’entreprise déménage. Il préconise de développer le recours à la médiation avec une personne extérieure à l’entreprise.

– Mobiliser davantage les différents acteurs de la prévention et surtout mieux les coordonner.« Les préoccupations croissantes dans le domaine de la santé des salariés nécessitent que le rôle des Chsct soit réaffirmé et la formation de ses membres », souligne le Cese. Celui-ci conseille de « renforcer la veille sanitaire et le travail en réseau des différents professionnels de santé, qu’il s’agisse de médecine du travail, de la médecine de ville et des services hospitaliers » et d’apporter « une attention particulière doit également être protée aux PME ». Environ un tiers des patrons de Petites et Moyennes Entreprises et 50 % des agriculteurs se déclarent stressés.

– Prolonger les actions engagées dans la fonction publique car « contrairement aux idées reçues, les fonctionnaires ne sont pas épargnés par les risques psychosociaux », pointe l’avis du Cese.« Il faut impérativement veiller à ce que les représentants syndicaux soient associés à la démarche et les Chsct réellement consultés ». Le Cese demande que les pouvoirs publics tendent à aligner la fonction publique de l’Etat, notamment les collèges et les lycées, sur les règles de création et d’implantation des Chsct du secteur privé. Idem dans les hôpitaux où, selon Sylvie Brunet,« les conditions de travail sont très dégradées et les personnels en réelle souffrance ».

– Améliorer la détection et la prise en charge des victimes par la création de dispositifs d’écoute dans les entreprises et les administrations afin qu’ils puissent bénéficier d’un premier soutien psychologique. Le Cese recommande que les demandeurs d’emploi puissent également continuer à bénéficier d’un suivi médical assuré par la médecine du travail. Il souhaite « un assouplissement des critères de reconnaissance des risques psychosociaux comme facteur de maladie professionnelle ou d’accident du travail ».

« La santé au travail doit être intégrée comme une composante du travail. Dans les conseils d’administration des entreprises, il y a un comité de gestion des risques mais plutôt financiers, il n’y en n’a pas sur le côté humain, commente Sylvie Brunet. Il faut aussi repenser le rôle et la formation initiale et continue de l’encadrement. Dans les écoles de commerce, les jeunes qui sont les futurs managers sont formés au marketing, à la finance, à la communication mais ils manquent de formation à l’humain, ils ne savent pas ce qu’est un contrat de travail ».

COMMENT ÇA SE PASSE AILLEURS ?

« Les salariés français ne souffrent pas plus que les autres », a affirmé Françoise Geng. Toutefois, certains pays sont plus en avance que nous pour prévenir la souffrance au travail. C’est le cas, notamment, du Québec, du Danemark et de la Suède où l’on considère que des salariés en bonne santé sont plus créatifs et innovants et sont un gage de compétitivité. »Au Québec, ils ont plus de mobilité que nous, donc quand ils ne sont pas bien dans une entreprise, ils s’en vont », précise Sylvie Brunet. Et d’ajouter, »Les Américains sont aussi plus attentifs aux conditions de travail de leurs salariés pour des raisons d’indicateurs économique ».