Les violences sexuelles, fruit de l’organisation

août 18, 2018 9:44 Publié par
© Gérard Monico/FNMF
par Nathalie Quéruel / janvier 2018

Les organisations du travail et la place subalterne où elles confinent les femmes favorisent les violences sexuelles à l’égard de ces dernières.

Ce qui en fait une question de santé et sécurité au travail, dont les syndicats doivent s’emparer.

Depuis l’affaire Weinstein et la libération de la parole sur les réseaux sociaux, les médias révèlent régulièrement des violences faites aux femmes dans des milieux professionnels des plus divers, d’un mouvement politique à une entreprise de nettoyage, en passant par un syndicat étudiant au fonctionnement « sexiste et patriarcal », selon d’anciennes militantes. Une femme sur cinq aurait été harcelée sexuellement dans le cadre de son travail, d’après différents sondages ou enquêtes. Certaines organisations du travail favorisent-elles ces agissements ?

Déléguée générale de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), Marilyn Baldeck identifie des collectifs de travail à risque : « Cela va des structures fonctionnant sur un mode familial et entretenant un flou sur la frontière entre sphère professionnelle et sphère privée – avec, par exemple, la tenue de week-ends de teambuilding à la campagne – à celles très hiérarchisées, où le pouvoir masculin est institutionnalisé. » La cour d’appel de Colmar s’est par exemple prononcée, le 12 septembre dernier, sur un cas où, pour se justifier, un employeur arguait d’un « comportement tactile spécifique à son mode managérial, exercé dans une ambiance de travail décomplexée ». Quelques mois plus tôt, le 7 février, la cour d’appel d’Orléans avait validé juridiquement l’existence du harcèlement sexuel environnemental, ainsi défini : « Le harcèlement sexuel peut consister en un harcèlement environnemental ou d’ambiance, où, sans être directement visée, la victime subit des provocations et blagues obscènes qui lui deviennent insupportables. »

Moments dangereux

Marilyn Baldeck pointe également certaines situations où les femmes sont particulièrement vulnérables. Ainsi, les réunions en fin de journée, déjà discriminatoires pour leur carrière en raison de leurs obligations familiales, peuvent être des moments dangereux, car elles se retrouvent isolées une fois les locaux désertés. C’est un risque que connaissent les femmes de ménage dont l’activité s’exerce à des horaires décalés.

La place des femmes au travail n’est pas non plus sans effet. Dans son document Prévention du harcèlement et de la violence sur le lieu de travail, publié en 2003, la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail indiquait que « la ségrégation sexuelle » était « un facteur contribuant au problème : les femmes sont majoritaires dans les emplois précaires faiblement rémunérés et peu reconnus, tandis que les hommes sont majoritaires aux postes plus durables, mieux payés et jouissant d’un statut supérieur ». Pour Sandrine Caroly, professeure en ergonomie à l’université de Grenoble-Alpes, les agressions et le harcèlement aujourd’hui médiatisés sont la partie émergée de l’iceberg d’une violence plus souterraine qui se joue dans les rapports sociaux de sexe et la division sexuelle du travail. « Même quand les femmes et les hommes exercent un métier identique, les tâches les moins nobles reviennent aux premières, que ce soit dans l’industrie, la restauration ou le nettoyage », note-t-elle.

L’AVFT a pu le constater lorsqu’elle a accompagné des salariées d’une société de nettoyage effectuant l’entretien des trains de la gare du Nord, à Paris, dans leur procédure aux prud’hommes, après la dénonciation de faits de harcèlement sexuel : « Les hommes s’occupaient du travail avec les machines, alors que les femmes faisaient les tâches les plus ingrates, comme le nettoyage des toilettes, raconte Marilyn Baldeck. Cette ségrégation sexuelle des tâches peut favoriser des comportements de harcèlement sexuel, les femmes étant placées dans les postures les plus dégradantes. L’employeur a été condamné le 10 novembre dernier à verser 300 000 euros de dommages et intérêts aux cinq victimes, ce qui paraît peu au regard des défaillances organisationnelles graves ayant eu lieu dans cette entreprise. »

L’entrée des femmes dans certains milieux professionnels, autrefois « bastions » masculins (médecine, droit, police), n’a pas fondamentalement changé la donne. « Ce n’est pas parce qu’il y a une inversion des sexes dans la majorité des effectifs que la problématique du genre disparaît, et d’autant moins dans les structures très hiérarchisées où les postes de pouvoir demeurent aux mains des hommes », souligne Sandrine Caroly.

Idéologie de la virilité

En outre, les organisations contemporaines, en individualisant les relations de travail, en affaiblissant les solidarités et en réduisant la capacité des travailleurs à se défendre, constituent « un cadre propice au harcèlement en général », estime Nicolas Chaignot Delage, philosophe et chercheur en psychodynamique du travail. « De plus, le travail contemporain est traversé par une idéologie de la virilité, avec le culte de la performance chiffrée, qui vient justifier la domination masculine et le sexisme au quotidien », ajoute-t-il. La psychodynamique du travail montre que les salariés déploient des stratégies de défense collectives pour faire face à des environnements professionnels difficiles et surmonter la souffrance au travail qui peuvent faciliter le harcèlement. Comme l’explique Laurence Théry, directrice de l’Aract1 Hauts-de-France, « ces stratégies peuvent radicaliser les attributs sociaux de la virilité et, ce faisant, conduire à un renversement du sens moral qui autorise toutes sortes de conduites avilissantes. Cela fait le terreau des violences, dont les violences sexuelles à l’égard des femmes ».

Partant de ces constats, les pistes d’action pour améliorer la situation des femmes ne peuvent être que complexes à mettre en oeuvre. A l’occasion de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, organisée le 24 novembre, la Confédération européenne des syndicats (CES) a lancé un mot d’ordre : « Attouchements, violence, harcèlement sexuel, ça suffit ! » Pour Montserrat Mir Roca, secrétaire confédérale de la CES, les organisations syndicales doivent davantage se mobiliser en s’appuyant sur les initiatives existantes, que le rapport du projet « Safe at home, safe at work » (2017) met en avant. « Les victimes se tournent peu vers leurs représentants syndicaux, car elles pensent vivre une difficulté personnelle et non un problème de travail, déplore-t-elle. Or c’est une question de santé et de sécurité au travail. Intégrer des protocoles antiharcèlement et antiviolence dans les conventions collectives est un outil de mise en visibilité mais aussi de protection légale des femmes. Cela nécessite de former les syndicalistes sur ce sujet… et leurs organisations doivent s’appliquer à elles-mêmes ces procédures de prévention. »

Sanctionner les employeurs

La CES invite également les responsables politiques à renforcer le cadre juridique. C’est aussi la position de l’AVFT, qui juge qu’une sanction financière dissuasive pour les employeurs serait un levier pour les contraindre à respecter leur obligation légale de prévention du harcèlement. « Il faudrait que les dommages et intérêts non seulement indemnisent les préjudices des victimes, mais soient punitifs pour l’employeur, à l’image de ce qui se pratique dans le droit anglo-saxon, affirme Marilyn Baldeck. Par ailleurs, afin de faciliter l’apport de preuve, il faudrait rendre recevables, pour les juridictions administratives et civiles, les enregistrements clandestins, qui sont valides au pénal. C’est un autre combat. »