L’ÉTUDE FOS-EPSEAL SUR LES MALADIES ENVIRONNEMENTALE DANS LE GOLFE DE FOS : POPULISME SCIENTIFIQUE ?

janvier 19, 2018 11:33 Publié par

Article de Marc ANDEOL

Les medias se sont fait amplement l’écho de l’étude « Fos-Epseal » : désormais, dans les esprits, il y aurait deux fois plus de cancers autour de la zone industrielle de Fos-sur-Mer, on trouverait des enfants atteints de diabète ou d’asthme dus aux particules fines dans des proportions spectaculaires, etc.

Bref, il serait « scientifiquement » démontré que vivre près des usines du golfe de Fos rend malade dans des proportions « qu’on » voudrait nous cacher.

Personne ne s’inquiète de ce que les statistiques publiées ne résultent que d’une simple collecte d’opinions et d’hypothèses plus ou moins fondées : elles ne s’appuient sur AUCUN cas réel de personnes atteinte de maladie imputable à l’environnement !

Je ne crois pas que sur un sujet aussi grave, où des vies sont en jeu, on puisse ainsi se contenter d’opinions peu ou pas vérifiées.

Ce qui me choque profondément c’est que, sur ce même bassin de vie, personne n’utilise les DONNÉES VÉRIFIÉES sur le « risque réel », c’est-à-dire sur des lieux qui sont vraiment la cause avérée, souvent récurrente, de cancers, de bronchites chroniques, de surdités d’allergopathies, etc. Depuis plus de trente ans, les médecins généraliste du SIC travaillent en réseau avec des ouvriers, des syndicalistes, des agents des services décentralisés de l’État, pour les débusquer, les collecter : un travail très LONG et très DIFFICILE.

Un seul exemple : NOUS AVONS DÉMONTRÉ (et surtout documenté) le fait que la cokerie de Fos a produit en 17 ans 39 cas de cancers RECONNUS et INDEMNISÉS en maladie professionnelle (ce qui veut probablement dire entre 55 et 150 cas incidents), soit une moyenne de plus de 2 cas reconnus par an. C’EST UNE DONNÉE, PAS UNE OPINION : pourtant, qui s’en inquiète ? Pourquoi Fos-Epseal ignore ces données ?

La question de fond, sur le golfe de Fos, est bien là : c’est celle des « signaux faibles », sur laquelle nous travaillons depuis des lustres, et que pointait le professeur Jean-Pierre GRUNDFELD dans son rapport au Président de la République sur les cancers : « Le repérage de signaux épidémiologiques « faibles » – en part relative dans la population – mais pouvant avoir un impact « fort » sur la santé de ceux qui sont exposés est un enjeu majeur pour mener et adapter la politique de prévention ».

Les données sur les atteintes vérifiées, qui constituent l’indice majeur de la RÉALITÉ DU RISQUE, démontrent la profonde inégalité qui existe entre ceux qui sont exposés au « risque CONCENTRÉ » et ceux qui sont exposés au « risque DILLUÉ ».

Du point de vue de la santé, L’ENVIRONNEMENT NE SE DISTINGUE PAS ENTRE TRAVAIL ET HORS TRAVAIL, distinction purement formelle. Il se distingue entre milieux qui produisent des atteintes éliminables et milieux qui n’en produisent pas. Au non de quoi ce qu’on appelle « environnement » s’arrêterait à la porte des usines ?
Ce qui caractérise le golfe de Fos, c’est que les situations à risque majeur côtoient celles où sont prises des précautions exquises. Elles sont parfois à quelques dizaines de mètres les unes des autres.

Nous avons produit, jusqu’en 2016, sur GoogleMaps, un « CADASTRE DU RISQUE AVÉRÉ » pointant près d’un millier de « micromilieux » qui, sur le golfe de Fos, produisent vraiment des cancéreux, des asthmatiques, des sourds, des asbestosés, des silicotiques. Sii l’on veut vraiment en finir avec les maladies d’environnement, l’urgence est de connaître ces LIEUX et de les assainir.

Ces situations, nous avons appris à les connaître et à les caractériser en récupérant L’EXPÉRIENCE (pas les opinions) de presque 4000 personnes. Ce n’est pas le résultat d’une recherche ponctuelle, effectuée par des « experts » extérieurs à la réalité quotidienne du territoire. C’est celui d’une implication et d’un engagement à long terme de médecins, de personnes déjà atteintes, de syndicalistes, de techniciens de prévention, d’élus.

Les auteurs nous disent qu’ils ont recherché s’il existait une association statistiquement significative entre « les expositions professionnelles perçues » et les cancers, mais qu’après ajustement sur l’âge et le tabagisme, on constate une absence d’association, elle serait imputable à l’effet « travailleur sain ». Ici la sophistication des concepts sert à masquer l’indigence des données …

Au nom de Gabriel D’AGOSTINO, au nom de ces hommes morts d’avoir respiré, dans l’indifférence générale, plusieurs centaines de fois les doses de HAP cancérogènes « recommandées », je m’insurge contre une telle bêtise.

Que nos sociologues aillent poser la question à des GROUPES DE TRAVAIL HOMOGÈNES, réellement exposés au risque de cancers, plutôt que de le faire à la cantonade ! L’ont-ils posée aux « luteurs » travaillant sur le plancher des fours à coke : leur mémoire est une excellente antidote contre l’effet « travailleur sain » … Mais savent-ils au moins que le métier de « luteur » existe ?

Il faudrait aussi évoquer le diabète d’environnement, causé par les « particules fines », abondamment évoqué par un médecin généraliste de Port-Saint-Louis, qui ne se souvient sans doute pas du drame des cancers causés par l’usine HGD-Norsolor de distillation de goudrons de houille sur cette commune (et de la pollution qu’il y avait alors autour de cette usine construite à deux pas des habitations).

Visiblement, il ignore la théorie hygiéniste qui a démontré qu’en réduisant la sollicitation du système immunitaire par les agents infectieux, l’amélioration des conditions d’hygiène favorise la survenue de maladies dysimmunitaires ? L’ensemble des observations et données scientifiques disponibles suggère un effet protecteur des infections de l’enfance sur le développement de maladies auto-immunes/allergiques. Certes, cet effet protecteur apparent des maladies infectieuses ne s’applique pas à toutes les pathologies dysimmunitaires. Certes, l’exposition à des agents infectieux n’est que l’un des facteurs environnementaux interagissant avec des facteurs génétiques. Mais ce n’est pas une approche que l’on peut balayer d’un revers de manche.

Tout ceci demanderait de longs développements. Mais la réalité est qu’on préfère entendre ce qu’on souhaite entendre : qui s’intéresse aujourd’hui aux cokiers, aux maçons fumistes, aux soudeurs en espaces confinés ? Tout le monde s’en fout. On préfère émettre des hypothèses sur la pollution « diluée » plutôt que défendre ceux qui sont réellement atteints par la pollution « concentrée ». C’est OBSCÈNE.

Je suis sincèrement inquiet : cet « opinionisme » est un danger pour la pour la vérité scientifique et donc pour la démocratie, deux choses qui pour moi vont toujours ensemble. Chez nous, la République est fille des Lumières, de l’effort de la Raison dans la tentative de mieux connaître la réalité. Dans la réalité, 2 et 2 font encore 4, un chiffre aux angles aigus qu’on ne peut pas manipuler sans précautions.

Marc ANDEOL