Santé publique : Amiante, la bombe à retardement

mars 6, 2015 3:42 Publié par Laissez vos commentaires

 

06.03.2015, LeGeneraliste.fr

Mésothéliomes en hausse, expositions qui perdurent, etc. Sur le plan médical le chapitre amiante est loin d’être clos et le pire pourrait même être à venir, comme le suggèrent plusieurs travaux récents. Avec, pour le généraliste, un rôle de sentinelle accru vis-à-vis d’une population à risque souvent sortie du circuit du travail.

amiante

HANS-FRIEDER & ASTRID MICHLER/SP

Martine Aubry pourrait en témoigner : sur le plan juridique ou politique l’amiante n’a pas fini de faire parler d’elle. Sur le plan médical, l’éviction de l’amiante en 1996 avait laissé espérer un tassement progressif des problèmes dans les années 2000. En fait il n’en est rien, alertent depuis quelque temps épidémiologistes et cliniciens.

Et « si d’aucuns pourraient considérer la thématique amiante comme résolue, ce n’est malheureusement pas le cas », estime le Pr Jean Claude Pairon (Inserm U955/ CHIC de Créteil) qui signait fin janvier dans le BEH un éditorial sur l’amiante plutôt pessimiste. Même inquiétude pour Pr Michel Aubier (hôpital Bichat, Paris) qui présentait la semaine dernière, devant l’Académie de médecine, un état des lieux en demi-teinte.

Mésothéliomes : le pic d’incidence n’est toujours pas atteint

Premier constat, si en France, l’usage de l’amiante est définitivement interdit depuis 1996, les affections qui lui sont imputables « vont encore être observées pendant plusieurs décennies », alerte le Pr Jean Claude Pairon. Compte tenu du temps de latence très longs entre l’exposition et ses conséquences, de plus en plus de projections épidémiologistes s’accordent même à dire que le pic d’incidence des affections liées à l’amiante pourrait ne pas être atteint avant 2020 voire 2030.

Pour les mésothéliomes, notamment, le nombre de cas tend toujours à augmenter comme en témoignent les chiffres rapportés par A. Gilg Soit Ilg et al. (Invs) dans le BEH. Ces épidémiologistes pointent une hausse du nombre de cas annuels entre les périodes 1998-2000 d’une part (736 cas annuels estimés) et 2009-2011 d’autre part (1073 cas annuels estimés). « Contrairement, à ce qui avait pu être avancé précédemment nos résultats suggèrent que le pic d’incidence n’est peut être pas encore atteint », analysent les auteurs.

Autre raison d’inquiétude : si les mésothéliomes restent les tumeurs liées à l’amiante les plus emblématiques, les cancers broncho-pulmonaires n’ont rien à leur envier avec un ratio généralement admis de deux cas de cancer broncho-pulmonaire pour un cas de mésothéliome.

De plus, « de nouveaux sites de cancers (larynx et ovaire) sont venus s’y ajouter », souligne Jean Claude Pairon. Ainsi, selon un autre travail coordonné par Anabelle Gilg Soit Ilg-, jusqu’à 700 nouveaux cas de cancers du larynx et près d’une cinquantaine de cancers de l’ovaire découverts en 2012 pourraient être attribués à une exposition professionnelle à l’amiante. Et, globalement, 6,3% à 16% des cas de ces cancers seraient en rapport avec une exposition professionnelle à l’amiante chez les hommes et 1,1% à 1,9% chez les femmes. Le rôle de l’amiante dans la survenue de divers cancers digestifs a aussi été suspecté mais reste débattu pour le moment.

Des expositions sous-estimées …

Par ailleurs, certaines expositions professionnelles ont été sous-estimées au premier rang desquelles celles concernant les commerçants ou les artisans. Selon une autre étude du BEH conduite par H. Goulard et al. (Invs), près de la moitié des artisans retraités ont été exposés à l’amiante plus de 30 ans, soit la majeure partie de leur carrière. « La survenue de pathologies en lien avec l’amiante chez les artisans retraités pourrait donc être non négligeable », préviennent les auteurs. De même, « l’amiantage passif » a peu été pris en compte jusque-là. Pourtant, de nombreuses personnes vivant dans l’entourage de travailleurs exposés ont pu être concernées – via par exemple des sources indirectes de pollution telles que les vêtements de travail d’un conjoint – et des cas de mésothéliomes ont déjà été rapportés dans ces populations.

… et qui perdurent

Enfin, comme le souligne le Pr Aubier, « le risque d’exposition professionnelle ou domestique n’a absolument pas disparu en 2014 ». De fait, « beaucoup de matériaux comportant de l’amiante (MCA) sont encore en place, confirme le Pr Jean-Claude Pairon, sur lesquels de nombreux professionnels (ou bricoleurs) interviennent, parfois sans connaissance de leur nature réelle et donc sans précaution spécifique ».

Actuellement, les principales professions concernées sont les travailleurs des entreprises de bâtiment et de travaux publics, de désamiantage, de démolition ou réhabilitation, les plombiers-chauffagistes, électriciens, peintres… Les mécaniciens travaillant sur des véhicules anciens peuvent aussi être exposés à l’amiante des freins ou des disques d’embrayage.

Or ces populations ne sont pas toujours au fait ni des risques qu’ils encourent ni des mesures de protection nécessaires comme en témoigne une étude de l’Institut national de Recherche et de Sécurité (INRS). Mené chez des plombiers chauffagistes portant des badges mesurant l’exposition, ce travail a montré que 35% des salariés de ce secteur étaient effectivement exposés à l’amiante. Pourtant, 63% n’avaient jamais utilisé de moyens de protection et parmi ceux en ayant utilisé, 50% avaient eu recours à des moyens de protection non adaptés au risque.

Une campagne de mesures des fibres d’amiante réalisée en milieu professionnel entre 2009 et 2010 par le ministère du travail avait, par ailleurs, mis en évidence « des niveaux d’empoussièrement d’une ampleur inattendue pour certains matériaux ».

Dans ce contexte, « 18 000 à 25 000 personnes pourraient mourir d’un cancer dû à l’amiante d’ici à 2030 », alerte le Pr Aubier. « La thématique “amiante ” demeure donc plus que jamais d’actualité en France » insiste le Pr Pairon qui appelle à renforcer le repérage mais aussi la surveillance et la prévention des affections liées à l’amiante.